Le 15 décembre 1988
Les débuts de la Résidence Bonsecours dans le Vieux Montréal.
En relatant les premières pages de l’Oeuvre de Bonsecours, j’ai l’intention de glorifier le Dieu Providence, d’honorer les saints Patrons de la Maison et de rendre hommage aux dévoués pionniers Confrères et Bénévoles.
C’est en me confiant au Seigneur que j’ai entrepris, avec l’approbation de mes Supérieurs, de fonder cette Oeuvre que je croyais nécessaire dans le Vieux Montréal. Dieu inspire parfois de l’audace à des hommes doués de faibles possibilités humaines.
Pourquoi ai-je voulu aider les alcooliques? Voici, dès l’âge de 17 ans j’étais tombé dans l’ivrognerie. Mes parents s’inquiétaient de mon sort parce que je m’éloignais de la vie familiale. Ma mère, par ses ferventes prières, réussit à me faire revenir à l’abstinence et à m’inspirer un grand dégoût de la vie mondaine.
Retourné au foyer paternel, j’ai rencontré une femme dans le voisinage qui m’a aidé à m’orienter vers la Communauté des Frères de Saint-Gabriel. Après mon noviciat, je me sentais toujours heureux, alors j’ai consacré ma vie au Seigneur en prononçant les voeux de religion.
Au cours de ma carrière d’enseignant, j’ai connu des familles malheureuses à cause des conséquences de l’alcool. De plus, au Pérou j’ai vu beaucoup de mères de famille découragées et délaissées parce que leur mari prenait de l’alcool. Mais c’est surtout quand je travaillais dans le Vieux Montréal que je fus profondément touché en croisant un grand nombre d’itinérants qui entraient et sortaient des tavernes. Je me suis dit: « Voici le temps de faire quelque chose ».
En apprenant que Soeur Georgette Côté, s.g.m., Directrice de l’Accueil Bonneau, et M. Pierre Demers, membre des A.A., avaient aussi l’intention de faire quelque chose pour nos frères démunis, nous avons retenu un moment pour une rencontre. Après réunions, prières et mûres réflexions, nous nous sommes entendus pour chercher une maison et la trouver comme signe du Seigneur.
Sur ces entrefaites, le Conseil de l’Institut des Frères de Saint-Gabriel vint souper à la Maison du Rosaire. Un invité, le Père Ubald Guertin, o.f.m., qui avait eu vent de nos pourparlers, aborda le sujet et tous les Frères du Conseil de l’Institut encouragèrent le projet. Le Frère Romain Landry, alors Supérieur Général, m’invita à poursuivre ma réflexion…
Quelques jours plus tard, Soeur Côté et M. Demers me présentèrent un alcoolique, sobre depuis sept mois, homme entreprenant qui voulait aider ses compagnons dans la misère. Il fut invité à réfléchir sur l’éventuelle fondation.
Le Frère Camille Mercure, Supérieur Provincial, m’autorisa à visiter avec ce futur associé, l’Oeuvre de la Soupe de Dorothy Day ainsi que sa ferme dans la banlieue de New York. Nous sommes aussi demeurés deux jours dans le Quartier Manhattan afin de connaître le vrai milieu des nombreux itinérants alcooliques.
Au retour, convaincu de la nécessité d’apporter un peu de bien-être à ce groupe de la société, j’ai entrepris des démarches pour la location de la maison située au No. 519 Bonsecours, à côté de l’ancien Refuge Meurling et face au Quartier Général de la Police. C’était le quartier le plus démuni du Vieux Montréal.
Avec l’autorisation des Supérieurs, les FF. Guy Beaudoin, Adrien Touchette et Jean Milette s’unirent à moi pour former une fraternité. La maison fut ouverte le 7 juin 1974 et on lui donna le nom de Résidence Bonsecours.
Les Frères Guy Beaudoin et Adrien Touchette y travaillèrent à temps partiel. L’associé, Roger Dubois, tout heureux d’aider en s’aidant lui-même, suggéra de prendre, comme premier bénéficiaire, un Monsieur de 83 ans, unijambiste et borgne, mais non alcoolique. Ce pauvre handicapé, négligé par sa fille adoptive, vivait dans une petite chambre, sans fenêtre, n’ayant qu’un puits de lumière rempli de toiles d’araignées et de suie. Sa fille le laissa partir en chaise roulante. Tout heureux de vivre avec nous, cet handicapé fut considéré comme le grand-père et aussi comme le paratonnerre de la maison.
Les Patrons de la maison: la Vierge Marie fut particulièrement honorée et priée à un double titre: Notre- Dame de Bonsecours et Notre-Dame de la Sagesse. Deux statues nous invitaient à la prier avec ferveur: l’une donnée par une religieuse de la Congrégation Notre-Dame et l’autre par Mademoiselle Ramis, bénévole à la Maison du Rosaire. La Bienheureuse Marguerite d’Youville avait aussi sa place d’honneur, statue donnée par Soeur G. Côté. De plus, St-Louis de Monfort veillait sur l’Oeuvre de ses fils, les Frères de St-Gabriel.
Fait merveilleux: tour à tour des bénévoles venaient offrir leurs services: cuisinières, lingères, peintres, aumôniers, commissionnaires…
Un jeune homme, à la recherche de sa vocation, passa un mois avec nous et il entra au Grand Séminaire de Québec: il est prêtre aujourd’hui.
Pierre Desroches, séminariste et enquêteur dans le Vieux Montréal au nom de l’Archevêché, a découvert notre maison et nous a beaucoup aidés.
L’Accueil Bonneau nous a particulièrement favorisés en nous envoyant des bénévoles, de la nourriture, de la peinture, etc…
Les Servantes du Coeur Immaculé de Marie, Congrégation qui s’occupe des Grand-mères de la Porte du Ciel, ont voulu partager avec nous ce dont elles pouvaient disposer.
Au mois d’août, le besoin urgent d’une lingère se fit sentir et voilà que Sr. M. Andrée de la Congrégation de la Sainte Famille de Bordeaux offrit ses services comme bénévole. Cette religieuse se mit à la tâche avec enthousiasme, soit à la buanderie, soit à la liturgie, soit aux décorations… Elle s’impliqua en déployant tous ses talents au bien de l’Oeuvre. Elle y travaille encore malgré ses 82 ans.
Les nuits, de plus en plus fraîches du mois d’août, m’inquiétèrent pour l’hiver, car les ouvertures étaient pourries à tel point que deux volets de fenêtres étaient tombés sur le trottoir. Deux menuisiers contactés commencèrent les réparations, mais n’y donnèrent pas suite à cause de la vétusté du bois.
Le froid s’intensifiant, et craignant de ne pas être, malgré la bonne volonté de tous, à l’abri, on eut recours à nos Saints Patrons: la prière fut vite exaucée. Dès le lendemain, un menuisier alcoolique très habile, mais non résidant, se présenta. Après entente avec le propriétaire, je lui fis faire le travail, accompagné par un résidant nouvellement arrivé. Ils travaillèrent si bien, pendant deux mois, que le tout fut terminé pour le 4 novembre, jour très froid, avec une tempête qui nous laissa 25 centimètres de neige.
Nous avons vu comment nos Protecteurs nous ont obtenu cette faveur extraordinaire. Les deux envoyés, providentiellement sobres durant les deux mois, sont retournés à leur ancienne habitude.
Par la suite, toutes les améliorations furent faites par des alcooliques actifs.
La maison abritait à ce moment huit bénéficiaires et, un an plus tard, elle en accueillait 15, tous passablement logés. Avec le personnel, 21 personnes y ont déjà couché.
Dès le commencement le nombre des bénévoles augmenta peu à peu. Entre autres, il faut nommer les Frères Jean Martel, s.g., Robert Palardy, s.g., Amédé Dupré, s.g., Marcel Baribeau, e.c., L. Vautour, c.s.v., et, comme Aumôniers: le Père Ubald Guertin, o.f.m., l’Abbé Alexandre Normand, l’Abbé Pierre Quéinec et d’autres…
Le Frère Gérard Turcotte, s.g., prêtre, fut interpellé d’une manière spéciale; il devint membre permanent de la fraternité, assura le ministère de la maison et accepta de rendre des services dans les environs.
L’Amicale des Anciens élèves de l’orphelinat Saint-Arsène ainsi que la Fédération des Amicales des Frères de Saint-Gabriel s’intéressèrent à notre Oeuvre. Ils venaient visiter les résidants et leur organisèrent des soirées intéressantes, ce qui émerveillait nos gens, créa un lien d’amitié entre eux et les encouragea à arrêter de boire afin de goûter aux joies d’une vie normale.
L’esprit de famille des bénéficiaires était animé, dans la mesure du possible, par les responsables et les bénévoles, avec des moyens bien ordinaires. Trois petites salles servaient pour la TV, les jeux, les réunions et organisations. Deux repas se prenaient ensemble avec animation autant que possible. Plusieurs itinérants ont profité de l’hospitalité de la Résidence pendant des jours, des semaines, des mois, même jusqu’à trois ans.
À ma connaissance, pendant que nous étions dans le Vieux Montréal, 28 résidants seraient décédés dont 7 dans la Maison. D’autres seraient peut-être décédés sans que nous le sachions. Pour notre consolation, un bon nombre ont vu le prêtre avant de mourir.
En 1979, après l’incendie qui a ravagé les maisons voisines, nous avons songé à l’incorporation et à la recherche d’une maison plus grande et plus sécuritaire.
M. l’Avocat Hugh Létourneau, jeune professionnel, aimait beaucoup parler avec nos pensionnaires, il les connaissait bien. Il fut l’homme tout désigné pour préparer, avec les Amicalistes, les statuts de la nouvelle Corporation.
Aussitôt élu, le Conseil de la Corporation, composé de 15 membres, entreprit de chercher une maison mieux située qui conviendrait bien à notre clientèle. La Soeur Marguerite Guillette, c.n.d., nous fit connaître M. McKenny, homme qui nous proposa l’Hôtel Queen qui était désaffecté, puis la maison « Ave Maria » sur la rue Saint-Hubert, mais sans succès, car la maladie le conduisit au décès. Il continua à veiller sur l’éventuelle maison avec son épouse qui s’y intéressa beaucoup.
Peu de temps après, le Conseil de la Corporation loua une maison appartenant à la Paroisse Saint-Jean (Pointe St-Charles), héritée de la Communauté des Fils de la Charité.
Soeur Riopel, b.c., suggéra aux Membres de la Corporation de faire appel aux Communautés Religieuses afin de recueillir les fonds nécessaires pour l’exécution des travaux de réaménagement et pour satisfaire à toutes les normes de sécurité.
La Soeur M. Guillette et M. Ronald St-Denis, Membres du Conseil, furent désignés pour organiser la levée de fonds.
Les travaux furent terminés pour la fin des vacances des Ouvriers de la construction.
C’est le 26 juillet 1980 que nous sommes entrés dans notre nouvelle Résidence située au 565 rue Dublin (Pointe St-Charles).
Le Frère Laurent Lachance, o.f.m., en prit la direction.
Texte du Frère Omer Deschêsnes, s.g.

